Honoré de BALZAC, quelle santé !?

Par Diégo RODRIGUEZ

Ils se comptent sur les doigts d’une main les auteurs dont les noms, sinon les titres, sont connus de tous les Français et de beaucoup d’Européens : Victor Hugo, Alexandre Dumas, Émile Zola, Flaubert et, bien sûr Honoré de Balzac. Ce dernier, auteur d’une œuvre qualifiée par Stefan Zweig de prométhéenne, est  souvent appelé le forçat de la littérature. Cependant, comme nous le verrons, sa vie passionnée n’a pas été occupée  par le seul labeur nécessaire à la construction de la Comédie Humaine, à l’écriture des plus de 150 romans, contes, nouvelles, elle s’est aussi édifiée autour de la recherche de la fortune, par des affaires souvent extraordinaires et des résultats toujours décevants et même catastrophiques. Autre motif de continuelle recherche pour Honoré, les aventures amoureuses lui ont demandé beaucoup de ténacité, d’obstination, avec en parallèle le désir côtoyer le plus  possible la haute noblesse, ce qu’ il réussira parfaitement.

Tête de Balzac

Un travail prométhéen, quelle santé !

Dès ses débuts en littérature, à l’époque des feuilletons journaliers payés à la ligne, il est l’auteur, sous des pseudonymes variant selon le thème (le plus connu étant Lord Rhonne, anagramme d’Honoré), d’une quantité considérable d’écrits que d’ailleurs il aura de la peine à retrouver plus tard. C’est vers la trentaine, en 1831, que paraît le premier roman publié sous son nom, Les Chouans, roman qui pose la première pierre de la Comédie Humaine. Nous pouvons nous faire une idée du travail de Balzac en décrivant, en quelques mots, une de ses journées qui débute à 20 heures par un sommeil lourd et bruyant jusqu’à minuit. Réveillé par son domestique, Auguste, dans son cabinet de travail, devant sa table, ses plumes, sa cafetière, tous les objets utiles, après avoir passé le fameux froc dont l’ampleur favorise une écriture rapide, il va noircir du papier sans cesser jusqu’à 8 heures du matin. Petit déjeuner, un peu de toilette, il se remet alors devant son bureau pour recevoir les épreuves qu’il avait remises  la veille aux imprimeurs et leur confie ce qu’il a écrit pendant la nuit, avec toutes les ratures. Ayant récupéré les pages données la veille, il recommence les corrections, on a dit que certains romans ont été ainsi écrits et réécrits jusqu’à sept fois, avec l’augmentation du coût qui en découle. Il reçoit ou évite, avec la complicité du valet de chambre, les divers quémandeurs, la plupart réclamant des sommes dues, les éditeurs qui attendent un texte déjà payé. Après ce passage compliqué, il se consacre jusqu’à midi à la lecture du courrier officiel, le plus souvent inquiétant par ses menaces en cas de non-paiement et répond quelquefois, sans être effrayé outre mesure.

Il est, parmi les auteurs prolifiques, celui qui n’a jamais eu de secrétaire, de « nègre ». Il est émouvant de lire dans un de ses derniers courriers, alors qu’il est mourant et qu’Éveline Hanska écrit pour lui, ce qu’il ajoute de sa propre main mal assurée: «je ne peux ni lire ni écrire», comme pour s’excuser. Après le repas de midi, frugal car il sait que c’est nécessaire, malgré son goût pour les nourritures grasses (n’oublions pas ses origines tourangelles), il s’accorde un peu de repos, lit son courrier, abondant, et surtout les lettres de lectrices qui promettent souvent de nouvelles rencontres. C’est à ce moment qu’il réfléchit puissamment  à ses œuvres futures, personnages nouveaux ou récurrents avec des esquisses, des plans, des études de personnages et des points techniques qui lui seront utiles. Comme tout au long de la nuit, sa main court sur la table fétiche, cette table dont il dit que son bras et son froc l’ont usée. Après 17 heures, il sort et va faire ses achats avec beaucoup de sérieux, tant il donne d’importance à ses compagnons de la nuit, café, encre, plumes, papier. Quelquefois, il va rejoindre des auteurs, certains amis tels Théophile Gautier, George Sand. De retour chez lui, il est 20 heures et le cycle reprend, comme tous les jours,  comme tout au long de son existence, et même quand il est en voyage.

Ce labeur n’a été interrompu que par le déclin de sa santé et la mort, il laissera, en plus des œuvres achevées et publiées, de nombreux romans plus ou moins avancés avec des plans corrects et l’étude de nombreux personnages.

Les affaires: quelle santé !

C’est à 26 ans que le jeune Honoré rachète une imprimerie dans un quartier voisin, pensant qu’il allait faire de belles économies. C’est le début d’une désastreuse entreprise. Ayant trouvé le matériel obsolète, il le renouvelle, et, bien sûr, avec les meilleures machines.

À côté de l’imprimerie, il pense que l’édition, de luxe comme il se doit, pourra lui amener un supplément de revenus, mais cette  escalade va être à l’origine d’un endettement continuel. Il a pour cela emprunté à ses proches, sa mère, sa sœur Laure, sa maîtresse Laure de Berny, des sommes qu’il est bien incapable de rendre. Il est ainsi entraîné, dans le but de s’enrichir rapidement, à  continuer dans un  chemin étroit, malaisé et toujours voué à l’échec. Après avoir tâté sans succès de la politique, il devient propriétaire d’un théâtre, s’essaie dans la presse, mais s’étant assuré la collaboration de Daumier, il n’y a pas lieu de s’étonner des réactions fortes de Louis-Philippe qui ne supportait pas, avec la forme de son visage, d’être comparé à une poire.

Exposition Balzac Taipei

Le voyage en Italie

À la demande d’une de ses maîtresses, Sarah de Guidoboni Visconti et de son conciliant époux, il est chargé de se rendre en Italie pour traiter, en leur nom, d’une question d’héritage. Il commence sa tournée par Milan où il est reçu avec les honneurs. Le grand sculpteur Puttinati réussit une œuvre qui me paraît être une des plus significatives du  maintien orgueilleux d’Honoré. Mais tout se gâte quand il « snobe » le célèbre auteur Alessandro Mazzili (Promessi Sposi), l’un des porte-paroles du Resorgimento qui devait aboutir à la création de l’État italien. Aussi, pour  le reste du voyage, Balzac en sera réduit à chercher de l’argent et même à se servir, avec des manœuvres douteuses, de la notoriété de Guidoboni. Cependant, comme toujours avec lui, tout n’est pas perdu et il rencontre  à Venise, où il est retardé suite à une de ces fréquentes quarantaines,  un curieux personnage, Giovanni Pezzi, qui lui confie un moyen de faire fortune en remettant en activité, en Sardaigne, une mine exploitée par les Romains et abandonnée. Vous pensez que cette confidence n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd !

Les mines de Sardaigne

Honoré reviendra en France avec deux souvenirs, une nouvelle, Facino Cane, largement inspirée par cette rencontre et un espoir de fortune, la Sardaigne. Aussi, le voilà reparti, par une étape en Corse, continuant son trajet en louant une barque, chez les Sardes, sans comprendre l’italien et encore moins l’idiome de cette île, très différent. Il finit par trouver, le site de Narra pour constater, désappointé, que tout fonctionne sur les lieux sous la direction du fameux Pezzi. Encore un voyage coûteux et vain, et, de plus une occasion manquée, car cette mine sera exploitée encore pendant plusieurs décennies.

Les ananas de Ville d’Avray

Ayant acheté un terrain qui lui avait paru d’une fertilité exceptionnelle, ce qui était loin d’être l’avis des paysans voisins, il choisit la culture des arbres tropicaux, dont les fleurs et et les fruits, recherchés dans la capitale, sont rares et chers à cette époque. Il décide illico de se lancer en grand dans cette production, guidé par la lecture de manuels spécialisés. La construction de serres, les achats de plantes, le travail de terrassement et de construction  par les ouvriers engloutiront l’argent et seront à l’origine de nouvelles dettes. À la fin de la saison, il doit constater que les serres ont été arrachées et tout le reste est à l’avenant, avec la visite d’huissiers, ce qui le force à ruser et même à compromettre son voisin, le susdit Guidoboni. On pourrait continuer à évoquer les désastreuses affaires qu’il négocie toute sa vie et même, en Ukraine, lors de son mariage avec Eve Hanska et donc peu de temps avant sa mort, il rêve de ramener (avec les moyens de l’époque et les conditions climatiques), du bois des forêts de ce pays pour fournir les compagnies de chemin de fer, alors en progression en France. Il avait même poussé son ami Théophile Gautier à le suivre en Amérique, paradis à l’époque des chercheurs d’or !

L’approche de la noblesse

C’est une préoccupation constante  au cours de la vie d’Honoré dont pourtant le véritable patronyme n’était ni de Balzac et même pas Balzac, mais Balssa, nom du Sud-Ouest. Son père, François-Bernard, qui avait fait des études, aidé par le curé de sa paroisse et avait su profiter des profonds changements des périodes révolutionnaire et napoléonienne, avait préféré changer un nom sali par un oncle exécuté à Toulouse après un crime particulièrement affreux en achetant le nom de la famille éteinte de Balzac d’Entrague. Honoré a complété cette ascension virtuelle en se procurant, sans craindre de nouvelles dettes, tous les insignes de la noblesse, carrosse avec chevaux et valets en livrée et, exemple souvent retenu, une canne sertie de métaux précieux. Au total, il utilisera toujours cette néo-noblesse avec conviction, en particulier dans ses rapports avec la Pologne et l’Ukraine de madame Hanska.

Les amours, quelle santé !

Honoré de Balzac a beaucoup aimé les femmes qui le lui ont bien rendu. Ses conquêtes ont été nombreuses, dans tous les milieux, et on ne peut pas les connaître toutes, du fait de sa discrétion.  Retenons, à titre d’exemple, cette « petite Marbouty » qu’il emmène, dissimulée, on ne sait trop pourquoi, en tenue de garçon, lors de son voyage en Italie et qui fût probablement une des causes de la déception affichée par les prudes Milanais. Souvenons-nous d’une Marie du Fresnay, qui lui donna une fille à qui il réserva une part dans son testament. Mais, là comme ailleurs, Balzac, en même temps que sa notoriété s’affirmait, cherche à réussir socialement, comme pour la fortune, en se rapprochant de  cette noblesse qui l’attire comme un aimant, avec des noms célèbres.

Olympe Pélissier (1799-1878)

Très en vogue à son époque comme modèle, en particulier d’Horace Vernet, la Judith qui décapite Holopherne, eût une vie sentimentale bien remplie, en particulier une relation avec le concurrent d’Honoré, le feuilletoniste Eugène Sue. Elle devint aussi la compagne de Giaccomo Rossini.

Laure de Berny (1777-1936)

Un amour de jeunesse d’Honoré pour cette amie de la famille qui avait 22 ans de plus que lui, qui lui resta attachée, bienfaitrice et généreuse jusqu’à la fin, c’est la Dilecta. Elle est évoquée sous les traits de Madame de Mortsauf du Lys dans la Vallée.

Le Lys dans la vallée

Laure Junot d’Abrantès (1784-1848)

C’est la veuve du maréchal Junot, un des plus proches compagnons de Napoléon. Elle a été le témoin de l’extraordinaire ascension de son époux et en a noté les péripéties. Elle se rapproche de Balzac dont elle connaît les facultés d’écrivain et réussit à se faire aider pour la mise en ordre et la rédaction de ses fameuses Mémoires. Pour Honoré c’est aussi un troc avantageux qui lui permet d’acquérir de nombreuses connaissances utilisées dans les futures Scènes de la Vie Militaire.

Sarah de Guidoboni Visconti (1804-1883)

Nous avons déjà évoqué cette aristocrate anglaise, épouse d’un Visconti, la grande famille milanaise, qui rencontra Honoré en 1835 et s’attacha à lui jusqu’à  sa mort, malgré les nombreuses complications créées par les dettes de l’écrivain. Il serait bien sûr trop long de décrire tous les épisodes de cette liaison. Sarah est présente dans la Comédie Humaine, en particulier sous les traits Lady Dudley personnage du Lys dans la Vallée.

Henriette de Castries (1796-1861)

De haute noblesse française, épouse du duc de Castries, elle a eu des aventures restées dans les mémoires, en particulier avec Victor de Metternich, le fils du chancelier autrichien. Elle rencontre Balzac après une correspondance flatteuse. Comme c’est souvent le cas, c’est le début d’une liaison ravageuse, une suite de désastres financiers pour Honoré, qui, malgré son imagination et de coûteux voyages, ne pût jamais obtenir ce qu’il attendait. Elle est représentée fort justement dans le personnage de la duchesse de Langeais, ce qui a le mérite de la clarté.

Madame Brugnol dite de Brugnot

À la fois gouvernante, peut-être maîtresse, et sûrement complice d’Honoré, cette femme rusée l’aide à éconduire les fâcheux et les huissiers par un jeu de double adresse dans la demeure qu’il prépare pour la réception d’Éveline Hanska. Elle reste dans l’histoire de l’écrivain pour avoir détruit, par dépit, une grande partie de la correspondance de l’Ukrainienne, nous privant de documents importants.

Éveline Hanska

C’est ici le point culminent de l’ambitieux trajet d’Honoré vers la haute noblesse, européenne cette fois. Éveline, née en 1801, de l’importante famille polonaise Rezsvuska, a épousé le comte ukrainien Hanski, propriétaire d’un vaste domaine et beaucoup plus âgé qu’elle. Leur vie matrimoniale se limite à remplir leur devoir de perpétuation de la descendance. Francophone, comme l’aristocratie de l’Europe de cette époque, elle suit avec un cercle d’érudits, la vie culturelle française, intéressée par le talent de Balzac, mais aussi choquée par la conduite à ses yeux éhontée de quelques-uns des personnages féminins, l’ignoble Séraphita, par exemple. Par un jeu complexe de correspondance codée et d’allusions de plus en plus en plus claires, ce qui est loin de déplaire à Honoré, ils finissent par se connaître, et finalement, décident d’une rencontre en Suisse puis en Autriche, à l’occasion de voyages du couple Hanski en 1834 et 35. C’est lors d’un de ces rendez-vous que se concrétisera furtivement leur amour. Suit alors une longue période d’éloignement, meublée chez Éveline de scrupules, mais sans rupture vraie. En 1842, c’est le décès du comte Hanski, avec les retrouvailles, les nombreux voyages de l’écrivain vers cette lointaine Ukraine par des routes malaisées, avec les moyens du temps, un climat difficile et des frais creusant l’endettement déjà important, comme toujours. Enfin, en 1850, elle accepte d’épouser Honoré et de le suivre en France dans la maison qu’il a fait arranger, rue Fortuné, pour la recevoir. Hélas, l’état de santé de Balzac, chancelant depuis quelques années, s’aggrave dès le retour et commence alors une pénible agonie, jusqu’à son décès en août 1850. Éveline survivra à son époux jusqu’en 1882 et on ne peut que méditer sur sa destinée qui lui fait terminer son existence dans un pays étranger où elle ne sent pas acceptée, on l’appelle La Moscovite. Elle sera en particulier calomniée post mortem par La mort de Balzac, un texte acide d’Octave Mirbeau, connu pour sa misogynie. Elle repose aux côtés d’Honoré au Père Lachaise.

Une fin prématurée, quelle santé ?

Nous venons de voir que l’enthousiasme d’Honoré, son travail qualifié par Zweig de prométhéen, comme nous l’avons déjà dit, a nécessité, au cours des 40 premières années une santé remarquable, santé qu’il qualifiait de tourangelle, tant il était amateur de nourriture riche et bien grasse. Son enfance, son adolescence, passée dans de durs établissements religieux n’avaient laissé aucune séquelle, en particulier infectieuse. Il est plutôt petit, même pour l’époque, il a une tendance nette à l’embonpoint, est brèche-dent sans complexe, et ne se préoccupe guère en général de son aspect,  misant sur son charme d’écrivain, et persuadé de ses pouvoirs de séduction intellectuelle. Ce qui a passionné les nombreux biographes, c’est l’étude des particularités pouvant expliquer son intense activité dans les domaines les plus divers. La meilleure approche scientifique en a été faite par le docteur André Jeannot, psychiatre, dans son ouvrage Le Forçat de la gloire (laboratoire Geigy), dans lequel il conclut qu’Honoré n’était ni colérique, ni mélancolique, ni lymphatique, mais plutôt sanguin.

Du point de vue somatique, la description des symptômes apparaissant vers 45 ans et leur aggravation régulière permet d’évoquer une classique insuffisance cardio-respiratoire, avec dyspnée, redoutables œdèmes pulmonaires, abdominaux et périphériques, le conduisant à une mort prématurée qui serait bien retardée avec les moyens dont nous disposons de nos jours. Cette évolution létale nous aura privés de beaucoup d’œuvres mais elle est bien dans le cadre de la vie trépidante de ce personnage exceptionnel que fût et demeure, sans le passage au purgatoire de tant d’auteurs, Honoré de Balzac.

Crédits photographiques

  • Tête de Balzac d’Auguste Rodin par Jean-Pierre Dalbéra (CC:BY)
  • Exposition H. de Balzac au musée de Taipei, Taiwan par Yen-Chi Chen (CC:BY-NC-ND)
  • Le lys dans la vallée par E. Toudouze, 1897 (domaine public)