La Terre, un livre écrit par l’action des hommes

par Christian ANTOINE

Conférence du 21 Mars 2013

Une définition de l’écriture de la terre

Une écriture, un alphabet

Les hommes écrivent sur la face de la Terre depuis leur origine. cette écriture est-elle devenue illisible à force de gestes successifs? En réalité, la complexité de cette écriture est liée à plusieurs phénomènes. Il existe plusieurs échelles d’écriture, le sentier ou l’autoroute, le jardin potager ou le ranch aussi vaste qu’un état, la maison individuelle ou la barre d’immeuble, le village ou la mégalopole. Ces exemples témoignent de la pluralité des interventions humaines.

La diversité des écritures.

On n’écrit pas de la même façon partout, en raison des différences de culture, de besoins, d’intentions, d’idées, de techniques, ceci provoque des « marques » différentes sur l’interface terrestre.

L’antériorité du phénomène.

Les hommes écrivent déjà depuis plusieurs millénaires. L’archéologie et la géographie historique recherchent et révèlent la succession des différentes écritures. Ainsi sociétés pastorales ou agraires, sociétés villageoises, rurales ou urbaines, royaumes, empires disparus, tous ont écrit avec leur style particulier, leurs modèles spécifiques. La mise en espace est une mise en formes. Celles-ci sont l’expression matérielle des fonctions. Sans fonction, pas de formes, mais aussi sans forme, pas de fonction. Ainsi en va-t-il des fonctions d’appropriation, d’utilisation et d’exploitation, de gestion et d’administration, de relations et de communication, liées aux besoins des hommes, à leur organisation sociale, les moteurs de ces fonctions étant les intentions, les croyances et les valeurs qu’ils attribuent à leurs relations. C’est dans le passage des fonctions aux formes que se constituent les mécanismes de décision, que s’identifient les pouvoirs politiques, financiers, les mécanismes juridiques qui déterminent les tracés, les localisations, les implantations.

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Une écriture, un vocabulaire

Une grande partie de la surface de la Terre a subi une transformation considérable. Elle a été mise en espace. La notion de mise en espace peut heurter, tout simplement parce que l’usage très ciblé du concept d’espace s’oppose à la tendance actuelle où le mot espace signifie ouverture, respiration. Mais cet emploi restrictif permet d’attirer l’attention sur les processus de relation des sociétés humaines avec leur environnement terrestre. Traditionnellement, on privilégiait une relation directe société-nature, ouvrant la place aux débats sur le déterminisme. Mais en vérité, entre la nature et l’homme se met en place une organisation sociale et spatiale. L’espace social est un intermédiaire. Et c’est par celui-ci que s’établissent les relations des sociétés à leur environnement naturel. Les hommes ne regardent pas seulement le milieu naturel avec des yeux d’écologiste, mais ils le voient en fait à travers des idées et des projets spatiaux.

Les différentes interventions de l’homme relatives aux tracés et aux formes ne sont pas innocentes. Elles créent des possibilités, des potentialités, voire des effets déterminants. La mise en espace a accompagné le peuplement de la Terre. Quand l’homme a débarqué sur une terre inconnue qu’il colonisait, il a établi des systèmes spatiaux comme la concession, le lotissement, la distribution des terres, la création des villes. Même les sociétés traditionnelles, quand elles étaient organisées solidement, ont inscrit sur leur territoire de puissants systèmes spatiaux, comme en Chine ou au Japon. On parle souvent d’humanisation de la planète: on souligne ainsi l’importance des actions menées par les sociétés humaines pour s’adapter ou domestiquer les éléments naturels. Les hommes ont tracé des routes, défriché, asséché, endigué, amendé, irrigué, artificialisé. Et toutes ces actions ne pouvaient se faire sans coordination qui est la mise en espace dont toute la surface de la Terre porte les traces. Pour autant, certaines de ces traces ne sont pas visibles: les pistes des nomades, les appropriations dans l’Antarctique…En outre, la mise en espace de la Terre a l’âge de l’Humanité et s’est réalisée dans des contextes bien différents, avec des capacités inégales. Ce n’est pas une seule mise en espace qui s’est produite, mais bien une succession de mises en espace. Commencées avec la sédentarisation des hommes, elles se sont poursuivies avec la mise en culture, les aires d’élevage, les sentiers, les chemins et les sites d’habitat. Les cadastres ont suivi cette évolution, laquelle est révélée par l’archéologie agraire, qui permet de reconstituer l’histoire des peuples (invasions, migrations, colonisations), avec les nouveaux pouvoirs et les nouvelles données démographiques, économiques et politiques.

Une analyse de l’écriture de la terre

Les styles d’écriture

À travers les siècles et les continents, on peut imaginer la multiplicité et la diversité des systèmes spatiaux. Cependant, on peut y déceler un dénominateur commun dans les dimensions de ces systèmes et de leurs composants. En effet, la mise en espace reste toujours aux dimensions humaines. Et c’est toujours à sa propre échelle que l’homme a de tous temps mesuré la Terre, a dimensionné ces ouvrages, qu’il s’agisse de parcelles, de cultures, de bâtiments, de voies. L’espace créé par les hommes n’a rien d’absolu, il correspond à leurs besoins et leurs capacités. C’est un espace-temps, matérialisé suivant les époques par l’unité de travail qu’était le journal, ou l’espacement des relais de diligence, les distances entre les villages et les villes. Ainsi l’écriture géographique représente du temps humain matérialisé, permettant à l’étendue terrestre de devenir un espace vivable, l’interface de la Terre étant de la sorte adaptée à l’échelle humaine, voulue par les hommes.

Les hommes ont eu à donner, au long des siècles des formes à leurs habitations, aux enclos de leurs bétail, puis aux bâtiments pour les héberger, organiser l’exploitation agricole, édifier des usines, des universités, les organiser, dessiner des îlots urbains, des plans parcellaires pour les nouveaux colons, puis de nouveaux travailleurs, enfin de nouveaux banlieusards. L’homme n’a pas toujours inventé de nouvelles formes. Si certains, plus créatifs, ont voulu innover, il est couramment admis que les figures fondamentales de l’écriture géographique sont en nombre limité. Elles varient suivant leur fonction. Ainsi les unités de surface sont des figures fermées, enveloppantes, soit circulaires soit orthogonales. La forme orthogonale de base accepte des types d’une grande variété, jouant sur les surfaces, les longueurs, les largeurs et leurs rapports. Si les formes des unités agronomiques se différencient suivant l’usage (prairies, labours, plantations) et les techniques de travail du sol, les unités foncières se distinguent dans des catégories encore plus vastes, du ranch à la parcelle foncière agraire ou urbaine. Les unités de gestion principales sont les cellules administratives de base, en France les communes. En théorie, la forme circulaire serait idéale, avec la Mairie et les services au centre, solution qui assure la meilleure égalité d’accès et de contrôle. Mais le cercle n’est pas adapté au pavage ou à la partition de l’espace en entités orthogonales, plus adaptées aux cultures et à l’habitat.

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Pour le moins, deux structures prévalent: la structure orthogonale et la structure radiale. La première s’identifie avec les plans de ville en damier: un parfait exemple est donné par les townships (carré de 6 miles – 9,5 km – de côté) dont le carroyage recouvre la plus grande partie de l’Amérique du Nord. Les fermiers migrants, venus de toutes les contrées d’Europe, s’établissent sur le quart de section de township, tous égaux, installant ainsi une forme de démocratie. La structure radiale s’inscrit en opposition. D’un centre partent huit voies, expression de la puissance du rayonnement des fonctions des pouvoirs centraux. Les voies s’écartent les unes des autres plus on s’éloigne du centre et ne se limitent qu’à la rencontre des radiales d’autres centres. Cette structure radiale appelle d’autres voies dites concentriques pour assurer les liaisons entre radiales (périphérique parisien, rocades des villes). Les trames parcellaires, les mailles des réseaux et les pavages administratifs ont donc chacun leur logique propre. Mais comme elles s‘inscrivent sur le seul plan de la face de la Terre, elles doivent composer, s’intégrer, pour constituer un système spatial aussi cohérent que possible. Il existe des systèmes spatiaux où la délimitation des exploitations agricoles (rente foncière), l’importance accordée à l’appropriation de la terre, à la facilité de division en parcelles de culture, prévalent sur les centres et les réseaux de relation. Ceux-ci sont alors subordonnés à l’organisation orthogonale. Le parfait exemple se situe une nouvelle fois en Amérique du Nord,  aux États-Unis avec la formation des divisions administratives (comtés), assemblages d’unités quadrangulaires. Au contraire, quand le réseau radial prévaut, les unités foncières s’insèrent dans des mailles à angle aigu, donnant des parcelles triangulaires.

Les attributs de cette écriture

L’organisation de l’espace évolue le plus souvent par altérations. Les cadastres successifsnazca et les clichés aériens en font foi. Le percement d’une voie nouvelle dans un tissu urbain, le passage d’une autoroute en banlieue dense bouleversent le parcellaire et altèrent le système spatial. Même si les structures spatiales environnantes ne sont pas modifiées, elles n’en sont pas moins altérées. Un autre élément est déterminant : il s’agit des divisions foncières engendrées par les héritages successifs, donnant des parcelles en lanières, peu propices à une utilisation rentable. Il y est répondu par des aménagements fonciers. Il arrive aussi que dans un tissu urbain ancien, on vienne y greffer un grand ensemble ou une université, ce qui contraint à de nouvelles organisations. Il se peut aussi qu’un système spatial soit intégralement remplacé par un autre, faisant disparaître toute trace des aménagements antérieurs. L’observation montre deux types de systèmes spatiaux. Les premiers relèvent d’une seule écriture, réalisés dans une courte durée, ils sont inspirés d’un des modèles théoriques et appuyés par une forte volonté politique (les polders, les villes nouvelles, les zones touristiques). Les seconds sont faits d’un enchevêtrement d’écritures d’époque différente, offrant des combinaisons difficiles à disséquer.

La Terre a enregistré les écritures de toutes les sociétés humaines depuis leur apparition. Elle a accumulé des générations de formes, de points, de lignes, de surfaces, de trames, de réseaux, de structures, de textures, jalons du déroulement de l’histoire des hommes.

  • des écritures ou « géo-graphies » se sont superposées à travers les sédiments alluviaux, les sols, les couches de débris de ville et de bâtiments que fouillent les archéologues.
  • des écritures ou « géo-graphies » se sont combinées les unes aux autres, inégalement conservées, fossilisées et parfois réutilisées.
  • des écritures ou « géo-graphies » modestes : le sentier, la piste, la draille, la case, la ferme, ou au contraire démesurées, écrasantes comme la Place Royale, la Place Rouge, les palis ou édifices mégalomaniaques.
  • des écritures ou « géo-graphies » de sociétés pastorales, nomades, agraires, urbaines, industrielles et tertiaires, de sociétés croyant au ciel et dressant vers lui leurs pyramides et obélisques, leurs clochers et leurs minarets ou de sociétés athées proclamant leur matérialisme à travers de gigantesques usines ou chantiers pharaoniques.
  • des écritures dont les natures, les combinaisons, les évolutions ont produit « des formes spatiales qui sont aussi riches que toute la littérature du monde » (René Brunet)

 

Bibliographie

Cette étude est issue d’une théorie émise par Philippe PINCHEMEL, grand géographe français, mort en 2008. Pour PINCHEMEL, dans son ouvrage écrit avec son épouse Geneviève, « la Face de la Terre », la géographie est définie comme l’étude de l’écriture des sociétés humaines sur l’interface de la Terre, écriture qui traduit l’action géographique des hommes, écriture complexe faite de lignes, de points, de surfaces, de formes, volumes et couleurs. Sur cette interface s’inscrivent deux processus : l’humanisation (transformation du milieu naturel) et la spatialisation (organisation par des pôles, des réseaux, des découpages administratifs et politiques).

 

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