La vigne et le vin à travers des œuvres d’art

par Brigitte SANDEVOIR
Cette communication a été donnée lors du Colloque « le vin à travers les Arts, Sciences et Lettres » en octobre 2011

Depuis des millénaires, la vigne et le vin jouent un rôle prépondérant dans les civilisations méditerranéennes. Ils ont accompagné tous les événements déterminants de l’histoire. À toutes les époques, la vigne et le vin ont inspiré les représentations les plus variées. Les artistes ont associé le vin au sacré comme au profane, aux manifestations collectives comme aux expériences intimes, exprimant aussi bien ses qualités et ses bienfaits que son influence néfaste.

La vigne

La vigne est un arbrisseau, grimpant comme une liane. Dès l’antiquité, le vin est la boisson des festins. En Égypte, le vin est présent dans de nombreuses cérémonies rituelles et religieuses. Il est offert aux dieux afin d’atteindre l’immortalité. Souvent l’épouse du pharaon boit à côté de son mari. Dans des tombes, on a retrouvé des flacons en forme de grappe de raisin. Tout le décor de la chambre funéraire de Sennefer, vers 1400 avant J.C, se veut le reflet de sa vie dans l’au-delà. Le plafond est recouvert d’une vigne géante qui naît symboliquement de l’image d’Osiris et les sarments s’enroulent sur les représentations des défunts. Sur les mosaïques des villas romaines la vigne, cultivée en pot, a des sarments qui s’enroulent et parfois insèrent des animaux. Sur le dallage de la nef centrale de la basilique Saint Christophe de Qabr Hiram (Liban) de grandes vignes jaillissent de quatre cratères-vases situés dans les angles. Elles s’enroulent autour d’animaux et de personnages associés aux vendanges. Cette œuvre se trouve actuellement au Louvre. A l’ère chrétienne, la vigne est le symbole du Christ et le sarcophage de l’évêque Drausin de Soissons est décoré de pampres de vignes. Autre exemple au Palais des Papes d’Avignon, d’amples rinceaux de vigne et de chêne s’entrelacent sur les murs de la chambre du pape. Ils sont parsemés d’oiseaux et d’écureuils. Une mosaïque trouvée à Tabarka, exposée à Tunis, représente un vignoble entourant une villa. Les ceps de vignes y sont menés en spirale. Cette façon originale de cultiver n’est plus guère employée. Des illustrations montrent la vigne cultivée entre deux arbres. Sur des tableaux de Gérard David ou Pierre Mignard, représentant la Vierge et l’enfant, Jésus tient une grappe de raisin. C’est le symbole eucharistique qui préfigure la mort de Jésus et le don de sa vie, par son sang versé. Une belle sculpture de « L’enfant à la grappe » de Pierre-Jean David dit David d’Angers, de 1 m31 de haut, servit de modèle pour un timbre en 1963. Henri Matisse réalise un vitrail appelé «Vigne » pour la maison de son fils. Une cave à Vénéjan dans le Gard a fait réaliser en 1998 par un ferronnier une vigne suspendue qui décore tout le plafond.

Travaux dans le vignoble

Sur les calendriers, la tapisserie de la Création à Gérone, les livres d’heures, le mois de mars montre les travaux dans la vigne et le mois de septembre celui des vendanges. Le Moyen Âge se fait le témoin des progrès de la qualité du vin. Les moines perpétuent la tradition viticole. A l’abbaye de Fontfroide, ils sont représentés travaillant leurs vignes. Les gravures de Nicolas Bonnart du XVIème illustrent les métiers, «l’Habit du Vigneron» nous fait découvrir les outils que celui-ci utilise. D’autres peintres comme Jacob Cuyp et récemment Michel Tourlière, Jean Hugo ont représenté les vignerons au travail.

 

Vendange et vinification

tapiscreationLa première représentation du procédé de vinification est le fait des Égyptiens, sur des bas-reliefs. Les tombes de Nebamon, de Nakhtn, de Mérérouka ou Merenptah montrent une vendange à la main délicate, le foulage, le pressoir et le stockage dans des amphores. Ce travail est à la fois fait par des hommes et des femmes. Certaines scènes décrivent la fabrication du vin cuit et les méfaits du gaz carbonique. La fille de l’empereur Constantin commande un mausolée dont l’un des murs décrit une scène de vendange. On peut y déceler un sens eucharistique. Sur des chapiteaux, à l’Abbaye de Cluny ou au baptistère de Parme nous trouvons le vigneron en activité. Au Moyen Âge, des manuels de santé avec des illustrations parlent de l’apport positif ou néfaste du vin. La belle tapisserie de Cluny, nous décrit avec un grand luxe de détails les activités, les tenues de travail ainsi que l’outillage employé. Tous les arts ont représenté la récolte du raisin. Des assiettes émaillées, des carreaux de céramique nous informent sur la technique et sur la lente évolution de la vinification. La vigne poussant parfois entre des arbres nous montre une vendange plus spectaculaire avec des échelles, à Sorrente près de Naples, par exemple. Lorsqu’elle pousse sur des hautains, la récolte s’effectue debout. La vendange sur les bords de la Seine et en Languedoc nous font découvrir le vignoble français. Mais peindre le travail des vignerons n’entre pas souvent dans les préoccupations des artistes. Un peintre, Gustave Jeanneret, en 1887, avec «Les Pressureurs», décrit l’intérieur du pressoir et la force qu’il fallait déployer pour l’actionner. Vincent Van Gogh en septembre 1888, peint deux tableaux,  « la Vigne Verte et la Vigne Rouge », à Montmajour. Alfons Much, Jean Hugo, Raoul Dufy se sont exprimés également sur ce sujet, à leur manière par affiche, illustration de catalogue de vente de vins ou dessin à la gouache.

Conservation et transport du vin

En Égypte, selon les représentations de l’Ancien Empire, le jus de raisin pressé au-dessus d’une grande jarre est placé dans des récipients scellés d’un bouchon d’argile. Au Nouvel Empire, le moût recueilli fermente d’abord dans une cuve et termine sa fermentation dans des jarres spécifiques. Le vin produit est de qualité. L’amphore est l’emballage perdu de l’Antiquité. La substitution progressive des amphores, lourdes, fragiles, peu empilables, par les tonneaux, plus légers, plus maniables, roulables ou transportables à dos d’animal, se répand. Son emploi se généralise à compter du IIe siècle. La première représentation connue de tonneaux se trouve sur un bas-relief découvert à Cabrières-d’Aigues. La stèle de Neumagen, datée d’environ 220 après J.-C, montre une galère transportant des tonneaux de vin de Moselle. Une lithogravure allemande de 1568 représente la fabrication d’un tonneau. Jean François Millet peint le tonnelier en pleine action. Le tonneau est encore cerclé de bois. En 1753, Joseph Vernet réalise des Ports de France. On y aperçoit les chargements de tonneaux.

Dégustation

Le goût incomparable du vin et l’ivresse qu’il procure en font le symbole des plaisirs terrestres ou célestes. Les œuvres choisies ne sont pas celles représentant les fêtes bachiques, les fêtes paysannes ou les liesses populaires. J’ai privilégié les portraits de personnes seules tenant un verre à la main. Noé est le premier cultivateur de la vigne donc le premier dégustateur. On le représente souvent. En Egypte, le vin est offert aux dieux afin d’avermeer glass of winetteindre l’immortalité. Sur le sarcophage en calcaire de la reine Kaouit, épouse du roi Mentouhotep, un serviteur verse un liquide, dans une coupe. L’inscription hiéroglyphe dit « A toi, maitresse, bois je te prie ». Une stèle représente le Roi d’Assyrie: Assarhaddon après sa victoire à Memphis, très digne, buvant dans un gobelet. En Grèce, offert en libation ou gracieusement dispensé lors des festins, le vin est l’instrument du pouvoir. Sur des cratères, coupes, kylix, ces scènes sont représentées, mais parfois le buveur outrepasse ses capacités et vomit! Sur un portrait du Fayoum, peinture funéraire, un homme nous regarde. Il tient dans sa main un verre de vin légèrement rouge, plutôt rosé. Une lettrine enluminée montre une dégustation de vin par un moine cellérier à partir d’un baril. Au Moyen-Âge, le seigneur contrôle sa production. Il est assis et s’apprête à boire tandis que le maître de chai donne des explications. En 1582, Annibale Carracci peint un buveur dont la tête est rejetée en arrière. La vue en contre-plongée est très originale. En 1630. Adriaen Brouwer campe volontiers des buveurs ou des fumeurs, à la mine suspecte. Vermeer peint une jeune femme qui boit tranquillement le verre qui lui est offert. Il traite ici  de la boisson et de ses dangers. Philippe Mercier met en scène « le jeune dégustateur ». Ce dernier regarde par transparence la couleur du vin contenu dans son verre à pied. Alexis Grimou réalise un autoportrait en 1724, souriant, il nous regarde, son verre est rempli d’un vin rouge clair. Henri de Toulouse Lautrec dépeint les méfaits de la boisson. Un homme au visage buriné observe les bras croisés le verre de vin posé sur la table devant lui. Suzanne Valadon est une habituée des bars  « mal famés », du quartier de Montmartre, le titre «Gueule de bois» évoque bien le sujet de cette œuvre.

Edvard Munch, dans son œuvre « le Lendemain », représente une femme allongée sur un lit. Son bras inerte révèle les effets de la boisson. Jacek Malczewski, en 1929, dans un autoportrait tient un verre de vin blanc. Derrière lui la mort l’attend avec sa grande faux.Bernard Buffet exprime la solitude et la misère humaine que l’alcool tente de consoler en se représentant, ou en représentant une femme attablée, le regard triste. Une affiche de 1955 réconcilie la femme et le vin. Le plaisir de boire peut-être noble et plein d’élégance. En définitive, synthèse du génie des hommes, c’est le vin lui-même que l’on devrait considérer, peut-être, comme une œuvre d’art.

Je cite Pierre Poupon :

« J’ai souvent dit et écrit que le vin est un objet d’art. Ce n’est ni un livre, ni un tableau. C’est un objet d’art qui se détruit au moment où vous le buvez. Certains sculpteurs travaillent le fer aujourd’hui en souhaitant que la rouille transforme leurs œuvres au cours du temps. Le vigneron, travaille en tenant compte d’une matière première qui varie chaque année ».

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