Le Royaume BAMOUN au Cameroun : Les contradictions d’une société pré-coloniale dans l’Afrique du XXIe siècle

par Idriss NJOYA (Membre de la famille royale) , conférence du 12 Mars 2009
Notes de Christian ANTOINE

L’Afrique est un vaste continent de 30 millions de km2 (soit 55 fois la France) bien mal connu de bon nombre d’entre nous. Colonisée dès le début du XVII° siècle par plusieurs puissances européennes (Hollandais, Anglais, Portugais, Belges, Allemands, Français), elle est actuellement émiettée en une multitude d’états et d’ethnies. Le Cameroun (nom donné par les Portugais : camar = crevette), situé au fond du Golfe de Guinée, fut d’abord visité par les Portugais au XV° siècle, puis par le Britanniques et les Allemands qui y amenèrent les premiers missionnaires vers 1860. Devenu colonie allemande en 1884, il passa sous la coupe de la France au lendemain de la première guerre mondiale en 1919. Pays de 470 000 km2 et de 20 millions d’habitants, le Cameroun s’étend des rivages de l’océan Atlantique aux confins du Sahel. Il regroupe 270 ethnies aux coutumes et langues différentes. Malgré la colonisation, on y remarque la prééminence de droits coutumiers, autour de petites monarchies, avec à leur tête un Roi ou un Sultan (régions islamisantes). Les langues véhiculaires sont le français (en majorité), mais aussi l’anglais (à la frontière nigériane) et l’espagnol (proximité de la Guinée équatoriale).

Notre intervenant, Mr Idriss NJOYA, 41 ans, neveu du monarque actuel, universitaire spécialisé en géographie et droit, est maître de conférences aux universités d’Aix-Marseille, Reims et surtout Yaoundé. Il est également consultant pour des organismes privés et aussi, un artiste reconnu (peintre et graveur). Il est le neveu du roi actuel du Royaume Bamoun qu’il va nous présenter.

Le royaume Bamoun

Situation

Le Cameroun, ancienne colonie allemande (de 1884 à 1919) est devenu un protectorat franco-britannique en 1919. Il est composé de 10 régions administratives. Le Royaume Bamoun est situé dans la région ouest, dont il constitue 80 % du territoire. Sa création remonte au XIVe siècle (bien avant l’installation des comptoirs européens). Il s’agit d’une société pré-coloniale (traditionnelle), donc conservatrice, qui possède sa propre écriture (exemple unique en Afrique) et sa propre organisation politique et économique. Ce royaume Bamoun a conservé toutes les facettes de son fonctionnement ancestral, malgré tous les événements qui ont secoué l’Afrique :

  •  Arrivée des missionnaires européens et colonisation
  •  Les deux guerres mondiales
  • L’indépendance
  • La période des trente glorieuses
  • La crise de 1990
  • La mondialisation

Palais des rois bamouns à  Foumban, Cameroun

Histoire

Le royaume Bamoun est fondé dès le XIVe siècle par une dynastie d’origine Tikar. Le Roi Mbwé-Mbwé repousse les chefs bamilékés au-delà du Noun, puis après avoir été battu vers 1800, par les Peuls du Banyo, il entoure sa capitale, Foumban, de murailles et à l’aide de sa cavalerie, parvient à repousser ces derniers. Son apogée se situe au XXe siècle avec à sa tête le Roi NJOYA. Le Roi est un souverain, dont la succession est assurée par hérédité, qui est écouté par le chef d’état du Cameroun. Le Roi actuel est le 19° descendant de cette dynastie instaurée au XIVe siècle, sans doute l’une des plus anciennes de toute l’Afrique. Les Allemands, premiers colonisateurs, n’avaient rien touché à cette organisation traditionnelle et y ont laissé un bon souvenir, alors que les colonisateurs français ont forcé la main des autochtones en voulant y installer une organisation à l’occidentale. On s’y souvient, en particulier de la main lourde de P. MESSMER quand il eut à gérer au nom gouvernement français, les problèmes de l’Outremer. Le Royaume Bamoun est l’équivalent d’un département français, avec 8000 km2 et un million d’habitants. Son véritable nom est « Bamum » ou « Banoun », alors que le colonisateur français avait cherché à le débaptiser, lui donnant le nom de « Noun », qui est celui du fleuve qui traverse la contrée.

La Société

L’organisation de la société est pyramidale, assez complexe. Le pouvoir est exercé par le Roi, mais de manière très collégiale. En particulier, le Roi doit s’expliquer en public sur sa gestion annuelle lors d’une fête spéciale où il a l’obligation de se tenir debout pendant la durée de son exposé, lequel peut durer plusieurs heures. Il s’agit en fait d’une sorte de démocratie où l’exercice du pouvoir est participatif. Chaque secteur important de la vie quotidienne est pris en charge par un responsable nommé par le Roi.

La société Bamoun comporte trois « castes » :

  • à la base, les « esclaves », constituant à l’origine le peuple des vaincus, condamnés à travailler sans contre partie. Ce sont de nos jours des hommes libres, mais qui ont beaucoup de mal à se défaire psychologiquement de leur statut initial.
  • Le peuple, constitué de toutes les ethnies vaincues rassemblées.
  • La noblesse : héréditaire ou non, palatine (y compris les serviteurs du palais)

Le souverain est la pierre angulaire de tout le système. Son règne dure en moyenne de 40 à 60 ans (de 1394 à nos jours, seulement 19 Rois). Le peuple n’obéit qu’au Roi (et non au chef d’état du pays). Celui-ci règle (ou régla) :

  • Les nombreux problèmes avec les colons.
  • Les rapports de son peuple avec le pouvoir central
  • Les arts et la culture
  • La vie au quotidien, en particulier le droit coutumier

Le Roi fut contraint à l’exil par l’administration française en 1931 (exil où il mourut en 1933). Son successeur revint sur son trône après l’indépendance en 1960.

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Les femmes

Le Roi NJOYA compta jusque 800 femmes …. Cependant, il ne s’agissait pas de les « satisfaire » toutes !! Il se devait de faire des présents à tous les guerriers qui avaient combattu pour lui et ses épouses constituaient un bien précieux servant de monnaie d’échange. En réalité, la société Bamoun est une société islamisante où la polygamie est chose courante et il est dans l’ordre des choses de posséder plusieurs compagnes de même sexe.

L’émancipation féminine

Les femmes possèdent tous les leviers de l’économie, en particulier le monopole du commerce et de l’agriculture. Ce sont elles qui travaillent, ce qui permet aux hommes de se «pâmer»….. Cependant, elles n’ont pas accès à la propriété. Ainsi, toute femme perd son héritage en se mariant. De même, les femmes sont exclues des successions, tous les biens revenant aux garçons. Une catégorie de la population possède un statut très particulier;  les jumeaux, considérés comme un bien sacré. Les filles possèdent rapidement le statut d’épouses du Roi, tandis que les garçons en deviennent les princes. En vérité, ce pouvoir attribué aux jumeaux vient du fait que les hommes naissent seuls et meurent seuls, ce qui confère aux jumeaux un privilège.

Rapports à la modernité

La colonisation européenne fut instituée de 1885 à 1916, sous la domination allemande. Cependant ses effets les plus dévastateurs furent constatés avec l’arrivée des colons français. Ceux-ci, en introduisant le christianisme, voulurent démanteler les structures politiques du royaume. Souhaitant remettre en cause l’ordre établi, ils privèrent NJOYA de ses pouvoirs. Ils organisèrent l’interdiction de l’écriture Bamoun. En 1907, sous l’impulsion des colons, le Roi imposa de nouvelles lois et modifia une grande partie des lois coutumières. Mais en 1920, le royaume fit son retour à l’Islam, mettant ainsi fin à la mise en place d’une pratique religieuse « synchrétique », moyen terme entre les traditions du royaume et le catholicisme. Encore aujourd’hui, même si le Roi « discute » avec les autorités de l’état, les Bamoun votent toujours CONTRE le pouvoir central : le dépouillement est effectué en public par des représentants du Roi en armes. Les Bamoun entretiennent ainsi des rapports houleux avec le pouvoir : ils en paient un prix très cher. C’est sans doute celui à payer pour éviter leur soumission.

Ndjemoluh, futur sultan, 1933-62,

Quelques questions posées après la conférence

L’écriture Bamoun : l’écriture Bamoun est constituée de signes (un peu comme les hiéroglyphes), à l’origine environ 400, réduits ensuite à environ 80. Il semblerait que l’origine du peuple Bamoun se situe aux confins du Sud-Soudan, donc une certaine proximité avec l’Égypte ancienne.

Mr Idriss NJOYA joue-t-il un rôle dans son pays ?

Non, c’est totalement exclu. Bien que membre de la famille royale, le pouvoir et les privilèges sont conférés aux locaux. Mr NJOYA enseigne à la faculté de Yaoundé, mais reste dans l’exposé des faits et non dans le jugement.

Le rôle de la Chine et l’importance de la forêt.

Comme dans d’autres pays, les Chinois ont «investi» l’économie africaine, avec pour intention, non d’influer sur le comportement des élites (droits de l’homme, démocratie, etc…) mais uniquement de faire des affaires. Ils n’exigent pas de conditions en contrepartie de leur aide….Cependant, il semblerait que la limite à leur influence en Afrique porte sur leur intention d’introduire des populations chinoises démunies : ce faisant, ils commencent à priver les Camerounais des «petits boulots», ce qui est très mal vu….. La forêt du Cameroun est la deuxième forêt équatoriale du monde, après la forêt amazonienne. Comme toutes les forêts équatoriales sempervirentes, elle est saccagée par les exploitants (dont la multinationale française Bolloré, principal exploitant). Les revenus de cette exploitation ne profitent en aucune façon à la population locale, mais uniquement à ces grands groupes, après corruption des autorités locales….

Les «restes» de la colonisation

L’influence allemande se traduit essentiellement dans l’architecture (voir le palais du Roi à Foumban), les bâtiments édifiés par les germaniques ayant été sauvegardés malgré les émeutes, contrairement aux constructions françaises démolies les unes après les autres.
L’organisation de l’état du Cameroun reste calquée sur son modèle français.

Crédits photographiques

  • Musée des civilisations : Sarah tz (CC:BY)
  • Palais des rois Bamouns à Foumban et photo de la famille Njoya : Idriss Njoya

 

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