Logiciels libres : concept, enjeux et culture

par Cécile OBERNESSER

Conférence du 6 décembre 2012

Vouloir parler de logiciels peut paraître réservé à un public de spécialistes, des informaticiens qui maîtrisent le fonctionnement des ordinateurs. Ce n’est pas l’orientation que nous voulons prendre ici : en parlant de logiciels libres nous allons parler d’une question humaine, d’une question de choix moral et peu de choix technique ou économique. Mais même si nous n’entrerons pas dans des considérations d’ordre purement technique il est tout de même nécessaire de poser les bases de ce qu’est un logiciel.

Un logiciel – aussi appelé programme ou application – est une suite d’instructions pour une machine qui va traiter de l’information et effectuer des tâches sur celle-ci. Mais les machines ne comprennent qu’un seul langage : une suite de 0 et de 1 appelé code binaire. Les humains ne peuvent pas « parler » directement à la machine pour lui dire quoi faire, ils leur faut utiliser des langages de programmation humainement compréhensibles qui seront ensuite traduits en binaire. Les instructions qu’un développeur met dans son programme humainement lisible constituent le code source du programme, sa recette de cuisine.

Les logiciels sont partout : dans vos ordinateurs évidemment, mais aussi dans votre téléphone, dans votre voiture, votre box internet et même dans des dispositifs médicaux comme les pacemakers. Certains sont visibles comme votre traitement de texte ou votre navigateur internet, mais la plupart sont cachés : ils sont les briques élémentaires de programmes plus gros ou servent en arrière plan aux diverses fonctions de communication de vos appareils.

Libre ou privateur ? De la liberté à l’interdit

L’utilisation d’un logiciel est conditionné par l’acceptation d’un contrat par l’utilisateur : vous avez sûrement vu ce genre de contrat que bien souvent vous ne lisez pas et vous contentez de cliquer sur le bouton « accepter ». Il existe deux grand types de contrats ou licences de logiciels. Le plus connu est le logiciel propriétaire ou privateur. Le terme privateur est utilisé car plus précis : la licence de ce type de logiciel est une suite d’interdictions, c’est à dire ce que vous n’avez pas le droit de faire avec le logiciel. L’autre grand type, c’est le logiciel libre : la licence de ce type de logiciel vous explique ce que vous pouvez faire avec le programme. Ces logiciels libres offrent quatre liberté fondamentales.

  • Liberté d’utiliser le logiciel sans restriction que ce soit en fonction de votre âge, de votre nationalité, de votre sexe, de handicap, de compétence. Et ce, pour quel qu’usage que ce soit (personnel, recherche, industrie, enseignement,…). Un logiciel privateur, lui, limite drastiquement votre usage.

 

  • Liberté de copier le logiciel sur une clé USB, un CD, sur votre ordinateur, etc pour l’offrir, le revendre ou simplement en faire une copie de sauvegarde. Vous n’avez pas le droit de copier un logiciel privateur comme Microsoft Office même pour en faire une sauvegarde.

 

  • Liberté d’étudier le code source du logiciel (sa recette) pour apprendre comme il fonctionne, trouver des erreurs, des failles, le copier, etc. On ne peut pas étudier le code source d’un logiciel privateur : à part Microsoft, personne ne sait comment fonctionne Windows.

 

  • Liberté de modifier le logiciel via son code source pour ajouter une fonctionnalité, corriger un bug, le traduire, l’améliorer. Sans accès au code source ceci est impossible.Et de partager en redistribuant les versions améliorées avec les même libertés que précédemment. Cette clause du contrat de licence des logiciels libres est appelée clause virale. Elle évite qu’un bien commun ne soit approprié que par un seul individu.

Si les logiciels libres sont souvent gratuits il ne faut pas les confondre avec les freewares (gratuiciels). Un freeware n’offre pas ces libertés, c’est en fait un logiciel privateur.

Histoire du Libre

Le fondateur du concept de logiciel libre est un informaticien américain : Richard M. Stallman. Stallman, titulaire de la prestigieuse bourse McArthur, travaillait au laboratoire d’intelligence Artificielle du célèbre MIT. Dans les années 1960, l’informatique moderne en était à ses débuts : les programmeurs qui s’appelaient hackers (le terme hacker a été détourné par les médias vers le sens de pirate informatique, mais cette définition est fausse) créaient des programmes et se les partageaient : ce processus d’échange était naturel et le fait de vouloir garder pour soit un logiciel ou de le rendre secret était inconcevable.

Ainsi un jour l’imprimante du laboratoire où travaillait Richard Stallman est tombée en panne. La panne venait du logiciel qui faisait fonctionner l’imprimante. En faisant des recherches Stallman a découvrit qu’un chercheur d’une autre université possédait une copie de la nouvelle version du logiciel. Profitant d’une visite dans les locaux de cette université il est passé voir le chercheur en question pour lui demander une copie du programme, ce que le chercheur refusa, arguant qu’il avait signé un contrat avec le fabricant d’imprimante lui interdisant de partager le programme. Richard Stallman a été profondément choqué par cette attitude : pour lui il s’agissait d’une trahison.

stallman

Ceci annonçait les débuts de la fermeture des programmes informatique et leur marchandisation. En réponse à cela, Richard Stallman posa les bases techniques d’un ensemble de briques informatiques élémentaires entièrement libre : le projet GNU. Stallman est un génie, il écrivit pratiquement seul l’intégralité du code du projet. Il créa aussi le concept de logiciel libre avec un cadre légal : la Licence Publique Générale (GPL). Le projet GNU voit donc le jour en 1984. Le développement du logiciel libre et le développement de l’Internet vont être intimement liés : Internet se basant sur des logiciels libres et les logiciels libres utilisant le réseau pour se développer.

L’idée de Richard Stallman était de créer un système d’exploitation libre pour ne plus utiliser le système privateur UNIX. Le système d’exploitation est la pièce logicielle maîtresse d’un ordinateur : il gère le fonctionnement du matériel (processeur, son, clavier, souris, écran, …) et les logiciels que vous utilisez. Le système d’exploitation le plus connu aujourd’hui est Windows mais il en existe d’autres : Mac OS X, Android, Linux, BSD, … Richard Stallman écrivit tous les programmes nécessaires pour faire un système d’exploitation mais il lui manquait une pièce essentielle : le noyau. Le noyau est la base du système d’exploitation, il gère l’accès des programmes aux ressources de calcul du processeur. Le projet GNU n’avait donc pas de noyau et c’est là qu’est arrivé un jeune développeur finlandais : Linus Torvalds. En répondant sur une liste de diffusion qu’il avait écrit un noyau pour GNU, tout allait s’accélérer. Par l’ajout du noyau écrit par Torvalds, qu’il baptisa Linux, allait naître le système d’exploitation libre GNU/Linux.

Communautés de Libristes

Mais qui produit ces logiciels libres ? Des profils très différents se retrouvent au sein de communautés qui se groupent autour d’un ou plusieurs logiciels. Les membres de ces communautés peuvent être des étudiants, des passionnés qui travaillent sur leur temps libre, des professionnels, des grandes entreprises comme IBM ou Sun. Les logiciels libres peuvent être maintenus par des développeurs isolés, ou par des éditeurs de logiciels ou même par des fondations qui regroupent de grandes entreprises.

Une question que vous vous posez sûrement est comment une entreprise peut gagner de l’argent avec des logiciels gratuits. Tous les logiciels libres ne sont pas gratuits. Une entreprise d’édition de logiciel peut vendre du logiciel libre, mais ce qu’elle vend ce n’est pas le logiciel en lui même car il n’est pas secret, elle vend alors du service autour de ce logiciel (maintenance, adaptation à des besoins spécifiques, support). Les très grandes entreprises regroupées au sein de fondations payent des développeurs pour écrire du logiciel libre. Ce qu’elle retirent de ce choix est lié à la nature du mode de développement de ces logiciels.

Un logiciel libre est en quelque sorte un bien public; il est créé par un ou plusieurs développeurs qui contribuent à son code source. Du fait que le code source du programme soit librement accessible à tous, d’autres développeurs vont pouvoir l’étudier pour trouver et corriger des bugs, lui ajouter des fonctionnalités, le traduire, etc. Le mode de développement décentralisé des logiciels libres permet un grande rapidité de réaction.

Le coût en temps et en argent que représente la recherche de bugs dans un logiciel est énorme pour une entreprise. Les grandes entreprises profitent du fait qu’une communauté de de programmeurs volontaires se constitue d’elle même autour du programme qu’elles ont créé. L’entreprise distribue ainsi le coût de la recherche de bugs sur des milliers de personnes qui vont faire ce travail volontairement pour leurs propres besoins et celui de la communauté. En ouvrant le code source du programme et en lui offrant les libertés du logiciel libre un programme gagne en sécurité, en pérennité, en adaptabilité grâce au temps humain cumulé de la communauté.

Culture Libre

hackatonLe concept de liberté mis en place par Richard Stallman ne s’applique pas seulement aux logiciels. Il existe des contrats de licence adaptés à la diffusion des œuvres de l’esprit. On parlera parfois de Copyleft par opposition au Copyright. Sur le même principe que pour le logiciel, le copyright interdit (all rights reserved) et le copyleft permet (all rights reversed). Ces licences ouvertes permettent la libre diffusion de l’information, des savoirs et de la culture dans un cadre juridique clair.

Une licence libre bien connue pour les œuvres de l’esprit est la Creative Commons (communaux créatifs). Elle a été créée par le chercheur en droit à Harvard, Lawrence Lessig. Cette licence permet des déclinaisons sur ce que l’on autorise de faire avec une œuvre : diffusion, modification, usage commercial, partage sous les mêmes conditions. Elle s’applique aussi bien aux textes, qu’à la photographie ou à la musique. Le constat de départ de Lessig était semblable au problème d’imprimante de Richard Stallman. Dans le milieu universitaire l’accès à la connaissance n’est pas libre : de grandes revues gardent jalousement les publications scientifiques, allant jusqu’à dépouiller leurs auteurs de leurs droits. La licence Science Commons est une variante des communaux créatifs destinée aux publications scientifiques.

En libérant les productions scientifiques des verrous des éditeurs on donne un libre accès à la connaissance pour les chercheurs et les étudiants. Les manuels deviennent accessibles et le coût financier pour les universités devient supportable. Actuellement une université va dépenser chaque année plusieurs centaines de milliers d’euros en abonnement auprès des revues scientifiques.

Tout comme pour les logiciels qui s’appuient sur des briques plus basiques pour fonctionner, la connaissance se construit sur le savoir de nos prédécesseurs. En montant sur les épaules des géants nous pouvons voir plus loin. La situation actuelle avec les productions scientifiques met en péril cet accès aux bases du savoir.

Menaces sur les libertés

Si le logiciel libre offre tant de possibilités, pourquoi n’est-il pas plus connu ? Les logiciels libres sont en fait très utilisés mais vous ne les voyez pas : la plupart des programmes qui font fonctionner l’Internet sont des logiciels libres. Le système d’exploitation GNU/Linux est majoritaire sur le marché des serveurs. Par contre du côté grand public les logiciels libres sont bien plus rares. Le poids des monopoles de société comme Microsoft ou Apple y est pour beaucoup, en vendant systématiquement des ordinateurs équipés de Windows notamment. Mais aussi en limitant l’interopérabilité avec des formats de fichiers fermés comme le .docx de Word, ou en limitant la compatibilité des matériels avec d’autres systèmes par la mise en place de verrous. Ces grandes sociétés mènent aussi des campagnes de désinformation sur les logiciels libres auprès des collectivités.

Les géants de l’édition de logiciels privateurs disposent d’une autre arme contre le logiciel libre : les brevets logiciels. Un logiciel est une suite d’instructions, mais il s’agit avant tout de mathématiques. Breveter un logiciel revient à breveter les mathématiques, ce qui est une aberration. Comme pour les publications scientifiques, ce qui relève du domaine de l’immatériel ne doit pas être brevetable. Nous expliquions plus au début que les logiciels sont construits sur d’autres briques logicielles élémentaires : en brevetant l’une de ces briques ce sont des milliers de programmes qui pourraient être affectés. En Europe il est pour l’instant interdit de breveter un logiciel, ce n’est pas le cas aux États-Unis où des sociétés d’un poids financier énorme comme Apple ou Microsoft mènent des guerres de brevets. Ces sociétés sont appelées patent trolls : elles ne font pas ou très peu d’innovation, achètent des milliers de brevets et gagnent de l’argent en assignant en justice des sociétés pour violation de brevets.

Le logiciel libre et la culture du libre se basent sur la libre diffusion des savoirs et l’interopérabilité. Les verrous numériques (DRM) sont des freins au partage. Un livre numérique verrouillé offre moins de liberté qu’un livre papier : vous ne pouvez le lire que sur un seul appareil, vous ne pouvez pas le prêter ou le revendre, votre liseuse peut vous espionner en surveillant ce que vous lisez, elle peut aussi effacer les livres que vous avez acheté (c’est le cas de liseuses Kindle de Amazon). Avec ce type de verrous les éditeurs peuvent limiter votre accès à la culture comme aux manuels scolaires, et ce même si vous les avez achetés.

Le logiciel libre n’est pas le seul affecté par le problème que posent les brevets injustifiés. Nous avons débuté en disant que le sujet que nous allions aborder n’était pas uniquement une question d’informatique, mais avant tout une question humaine et morale. Les brevets actuels concernent aussi le vivant et peuvent gravement freiner la recherche. Quand la société Myriad Genetics brevette les gènes BRCA1 et BRCA2 dont les mutations sont responsables du cancer du sein, elle empêche les laboratoires de travailler dessus s’ils ne payent par pour l’utilisation du brevet. Cette question morale s’applique aussi aux brevets sur les médicaments : quand un laboratoire pharmaceutique brevette une molécule, elle a le monopole sur le prix de cette molécule, empêchant des pays pauvres de se procurer un médicament vital. Ces brevets sur les médicaments freinent l’innovation : à l’heure actuelle les laboratoires ont un plus grand intérêt financier à produire des médicaments de confort pour les pays riches plutôt que de chercher un traitement pour des maladies, comme la malaria, qui ravagent des pays insolvables. Des savoir vitaux pour l’humanité ne devraient pas devenir une marchandise.

Enjeux du libre

Il y a des enjeux géopolitiques et économiques à l’utilisation de drmlogiciels libres. La première liberté du logiciel libre est l’usage sans restriction d’un programme : un pays sous embargo doit pouvoir utiliser des systèmes d’information, il doit pour cela ne pas être esclave de l’hégémonie américaine. L’utilisation de logiciels libres offre une indépendance technologique et une pérennité des documents car ces logiciels écrivent dans des formats ouverts exploitables par tous, une interopérabilité des systèmes. Favoriser le développement de logiciels libres permet de relocaliser les compétences avec des développeurs nationaux. L’économie en coût de licences Windows peut représenter plusieurs millions d’euros pour un pays.

C’est aussi un choix de sécurité et de souveraineté pour un pays que de choisir des logiciels libres. Les systèmes libres ne contiennent pas de portes dérobées permettant l’espionnage, portes-dérobées que les sociétés américaines ont l’obligation d’intégrer dans leurs programmes depuis les attentats du 11 septembre 2001, en vertu de la loi dite Patriot Act. En utilisant des programmes qui écrivent dans des formats ouverts on évite aussi les problèmes d’espionnage : le format .doc de Word n’est pas fiable car on ne sait pas exactement ce qu’il stocke, et il n’est pas pérenne car son éditeur choisit de rendre ce format inopérant avec d’anciennes versions de son traitement de texte. Choisir d’utiliser des logiciels libres et un système d’exploitation comme GNU/Linux c’est choisir de reprendre le contrôle de ses données.

Le logiciel libre c’est aussi la diversité : il n’y a pas un système GNU/Linux, il y en a des dizaines, adaptés à des usages spécifiques. Le logiciel libre s’adapte aux cultures, au langues, aux handicaps. Utiliser des logiciels libres dans l’éducation, écrire ses propres manuels scolaires, contribuer à des encyclopédies décentralisées comme Wikipedia, permet de limiter l’effet de transfert culturel (soft power). En utilisant l’encyclopédie Encarta de Microsoft, quelle vision du monde enseigne t-on ? « Un pays pieds et poings liés à des logiciels propriétaires sera entièrement dépendant de choix externes, qu’ils soient culturels ou économiques. » (Perline et Thierry Noisette).

La liberté n’est jamais une chose acquise, elle se défend. Choisir d’utiliser des logiciels libres c’est choisir de changer ses habitudes, de réfléchir à ses usages, aux conséquences de nos actions quotidiennes. Le rôle des États est crucial dans l’adoption du logiciel libre : par des recommandations d’usage ils peuvent créer un effet boule de neige. Vous pouvez commencer à remplacer Internet Explorer par Firefox, MS Office par LibreOffice. Vous pouvez écrire de la documentation ou traduire un programme. Vous pouvez sensibiliser votre entourage, ou écrire à votre député. C’est un choix citoyen.

Bibliographie

  • Florent LATRIVE « Du bon usage de la piraterie » éditions La Découverte, 2007.
  • PERLINE et Thierry NOISETTE « La bataille du logiciel libre » éditions La Découverte, 2004.
  • R. M. STALLMAN, S. WILLIAMS, C. MASUTTI « Richard Stallman et la révolution du logiciel libre » éditions Eyrolles, 2010.

 

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