Nous descendons tous de Charlemagne

par André CHAPUS

Conférence du 9 décembre 2010

Une affirmation souvent entendue, affirmée  de manière aussi péremptoire que combattue avec vigueur,  mais sans trop d’arguments. Essayons d’y voir un peu plus clair.

Charlemagne

En fait, demandons nous d’abord pourquoi parle-t-on autant de Charlemagne ? C’est sans aucun doute parce qu’il représente un personnage unique de notre histoire, et non seulement de la notre mais aussi de l’européenne … c’est même un mythe ! C’est le fils de Pépin le Bref, maire du Palais et de Berthe au grand pied. Il né vraisemblablement quelque part entre Meuse et Moselle, vers Herstal et Metz, région où les maires du Palais résidaient souvent à cette époque. Né en 742, il a régné pendant 45 ans sur un vaste empire européen, empire qu’il a construit mais qui ne lui survivra guère… Conquérant , à la mort de son père, en 768, Charlemagne se partage, avec son frère Carloman, un territoire comprenant, à peu près, la France, la Belgique, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie du Nord. Carloman  meurt en 772 et son frère règne alors sans partage. Dès lors, il entreprend les campagnes qui aboutiront à l’Empire : campagne de Saxe, campagne d’Italie, annexion du royaume Lombard, annexions de la Saxe, la Bavière, l’Italie… Le voilà premier empereur de notre histoire, … presque par hasard, car comment faire reconnaître Charlemagne comme empereur d’Occident sans déclencher l’hostilité de l’empereur d’Orient ? Il choisit de ne pas avoir l’air de subir, mais d’agir. Alors on met en scène un conflit entre le pape et l’aristocratie romaine pour attirer le roi à Rome et on l’invite à St Pierre pour une grande célébration au cours de laquelle il est couronné…

C’est un réformateur, sans doute pas très cultivé, qui ne crée pas l’école mais la développe : en 789, il décrète que tous les évêchés et monastères doivent avoir une école. Il favorise la réforme grégorienne pour la liturgie, le grégorien et la discipline des sacrements. Il inspire un formidable élan culturel qu’on appellera la « Renaissance Carolingienne » : il organise dans les monastères la copie et la production de manuscrits. Se généralise alors un nouveau type d’écriture, la minuscule caroline, plus facile à tracer et à lire… C’est un réformateur, un organisateur qui impose la lingua franca pour l’administration, qui réforme les impôts, le commerce et crée une monnaie officielle.

C’est un administrateur,  il organise son Empire, contrôlé par un réseau d’évêques et d’abbayes qui surveillent les comtes, lesquels sont contrôlés par les Missi Dominici, un comte et un évêque, qui tiennent de la brigade financière et de police des polices…

C’est un chrétien sans doute, instruit par les clercs, sous l’impulsion de sa mère : « toute sa vie il goûtera la présence de théologiens et les discussions interminables avec eux. Il a même une conception missionnaire de son métier : il a été placé par Dieu au-dessus des hommes.  Il est canonisé à la demande de l’empereur Frédéric Barberousse par l’antipape Pascal III en 1165.

C’est un homme vigoureux : on lui connaît cinq épouses légitimes, un certain nombre de maîtresses, 19 enfants, dont 7 avec postérité. Mort le 28 janvier 814, âgé de 72 ans, il est enterré le jour même dans la chapelle du palais d’Aix la Chapelle où ses reliques sont vénérées.

Voilà pour le personnage. Que dire maintenant de la portée symbolique du mythe dans notre culture :

« Charlemagne fait partie de ces géants de l’histoire qui, à l’instar d’Alexandre, de César, de Napoléon, ont laissé une empreinte indélébile dans la mémoire collective. Car tous ont donné naissance à des légendes et à des mythes, ce qui est la consécration suprême de la carrière d’un grand homme, mais n’aide pas à discerner la vérité historique… »

En effet chaque époque a réactualisé le mythe et statueCharlemagnel’a utilisé. Je veux évoquer quelques éléments de cet inconscient qui habite notre tradition, mille ans de métamorphoses, comme écrit G. Minois, auteur d’un ouvrage récent:«Il y a toutes proportions gardées, un Charlemagne historique, chef barbare de la famille des Pipinnides, qui mène des luttes obscures dans les forets germaniques, il y a 1200 ans, et un Charlemagne mythique, surhomme doté de toutes les qualités et servant de caution à toutes les causes. Lorsque la dimension mythique atteint de telles proportions, on peut se demander quel est le vrai personnage, ou plutôt affirmer que les deux sont « véridiques » ».

Le personnage mythique, c’est l’archétype, au sens que lui donnait Jung : par le rôle qu’il joue dans la conscience individuelle, il est aussi réel que le personnage historique ». Je cite simplement les titres des chapitres de l’ouvrage déjà cité, titres qui évoquent l’aventure du mythe :

  • La résurrection de l’An Mil : l’empereur germanique
  • St Charlemagne, en 1165, proclamé par un antipape…
  • Charlemagne, ancêtre des rois de France
  • XII°-XV° : un homme pour chaque saison : croisé, chevalier, universitaire
  • Charlemagne, prince des humanistes
  • XVII° s. la remythification de Charlemagne
  • (Gallican pour Louis XIV, conquérant, fondateur des ducs et pairs…
  • XVIII° le héros des Lumières… et des anti-lumières
  • Fondateur des états-généraux et de la Monarchie constitutionnelle.
  • Napoléon : « Je suis Charlemagne !
  • Charlemagne romantique
  • Charlemagne, maître d’école et objet d’étude, promoteur de l’école et de l’ instruction publique…
  • Charlemagne, nazi et collaborateur : l‘aryen type, grand et blond, mais aussi l’initiateur de l’Europe…
  • Charlemagne, emblème de l’union européenne

Charlemagne, est-il donc notre ancêtre commun ?

Il est évidemment impossible de le prouver de manière scientifique, mais on peut essayer d’approcher le problème. Les historiens s’accordent à estimer la population de l’Empire en l’an 800 entre 8 et 15 millions d’habitants. Or chacun de nous peut calculer mathématiquement le nombre de ses ancêtres théoriques à cette époque-là. Comme tout le monde, en effet, j’ai deux parents, quatre grands-parents, huit arrières-grands-parents, etc… Si l’on estime à 45 le nombre de générations qui nous séparent de Charlemagne, soit 12 siècles, (2 puissance 45), nous avons un peu plus de 35 milliards d’ancêtres théoriques contemporains de l’empereur ! Et il faut multiplier ce chiffre par les 65 millions de Français, sans oublier les Allemands, les Belges, etc. La théorie s’emballe et on obtient un résultat impossible… Les généalogistes savent que la notion d’implexe des ancêtres nous permet de comprendre ce qui se passe en réalité. Lorsque nous commençons à étudier la pyramide de nos ancêtres, nous rencontrons plusieurs fois les mêmes couples. Les unions entre parents sont nombreuses dans toutes les généalogies. Le même ancêtre revient plusieurs fois, souvent à des générations différentes. Cela réduit d’autant le nombre de branches dans la généalogie ascendante. On appelle donc implexe des ancêtres la proportion entre les ancêtres théoriques et les ancêtres réels. Quelqu’un issu d’un mariage entre cousins germains, perd d’un coup un quart de ses ancêtres: il a un implexe de 25% dès la troisième génération… Par exemple, Saint Louis descend 500 fois de Charlemagne dont il n’est pourtant séparé que par 12 générations environ.

Mais il y a plus. Les démographes reconnaissent que la population de notre planète, et plus particulièrement celle de l’Europe, n’a cessé d’augmenter surtout à partir de l’ère chrétienne. Approchant actuellement de six milliards, cette population était estimée à quelques 300 millions au début de notre ère. Vu à rebours, cette expansion démographique signifie que quelques couples, à l’époque du Christ, sont représentés maintenant par une foule de descendants, et, vice-versa, que nos innombrables contemporains ne peuvent avoir qu’un nombre restreint d’aïeux aboutissants, à l’origine du genre humain, que l’on soit tenant du polygénisme ou du monogénisme, à un ou quelques couples… A une croissance rapide pour les générations les plus proches, succédera une expansion de moins en moins accentuée pour les plus éloignées jusqu’à un point, l’axe de renversement, où, le maximum d’ancêtres réels ayant été atteint, s’amorce la phase de la réduction ancestrale, point d’inversion variant selon les familles. Le nombre théorique des ancêtres est N fois plus important (sous Charlemagne par exemple) que la population réelle à l’époque de référence. On peut donc penser que nous sommes tous cousins. L’étude de l’implexe des ancêtres est donc intimement liée à celle de la population réelle. On dit souvent que nous sommes tous au sommet d’une pyramide d’ancêtres. Il vaudrait mieux dire que nous sommes au sommet d’un losange reposant sur quelques couples…Vous avez compris que nous sommes dans des théories et que, comme telles, celles-ci ne s’imposent pas de manière irréfutable: elles ont le mérite de poser une question, d’inviter à réfléchir et de se faire sa propre opinion.

Après tout ce que je viens de dire, je pense vous avoir fait partager ma conviction de la probable universelle descendance carolingienne, au moins dans la vieille Europe. Mais il faudrait ajouter immédiatement : et nous descendons aussi, bien sûr, d’un certain nombre de couples vivants à la même époque, sans doute moins célèbres, mais qui ont été tout aussi prolifiques… Cela est important à dire. Nous avons vu la charge symbolique de l’empereur Charlemagne pour nous, mais n’oublions pas aussi tous les autres ancêtres dont nous descendons tout aussi certainement et dont l’histoire n’a gardé aucun souvenir…

Pourquoi nous rattacher à Charlemagne ?

CAHRLEMANGEmETZEt après tout, sommes-nous plus avancés ? Ça avance à quoi, tout ça ? Ça sert à quoi finalement , quel peut être l’enjeu ? L’homme ne vit pas sans rêves, sans mythes, sans idéologie. Nous avons pris conscience, un peu plus, de la place de Charlemagne, l’empereur à la source de notre imaginaire national et maintenant européen. Nous prenons un peu plus conscience d’un héritage commun, d’un projet commun, d’un idéal commun. N’est-il pas nécessaire de nourrir les aspirations communes, faute de les voir se transformer en idéologies, voire en extrémismes… Et l’évolution de notre société, qui multiplie les déracinements, fait surgir encore plus fort ce besoin d’enracinement. N’est-ce pas là la source de cet engouement pour la généalogie ?

Il reste en tout cas un des grands phares de notre histoire. A travers tout ce qu’il a vécu, le mythe qui l’entoure et la légende qui perdure jusqu’à aujourd’hui, il demeure dans notre inconscient collectif, avec sa barbe fleurie et cette idée folle d’inventer l’école… Plus sérieusement, nous lui savons gré de tout l’apport politique et culturel de son temps, dont le nôtre est pour une part tributaire. Et jusque dans ses frasques conjugaux qui sont finalement à la source de notre communication : celle-ci en effet aurait eu une tout autre teneur si l’empereur eût été célibataire ou sans postérité… Peut-être enfin que la sagesse de la dame à la rose au milieu des buissons du Rhône est héritière pour une part de cette École Palatine et de tout ce qu’ont apporté à la cour du roi les Alcuin, Eginhard, Pierre de Pise, et autre Théodulfe, etc.

Vous ai-je donné envie de faire votre généalogie ! Tel n’était pas mon but ! Mais si c’est le cas, je vous souhaite courage, patience et ténacité !

Vous ai-je persuadé que nous descendons tous de Charlemagne ? Je ne sais. Mais tel n’était pas la pointe de mon propos, vous l’avez bien senti ! J’ai voulu vous présenter un questionnement : entre le faible peuplement de l’Empire Carolingien et le nombre impressionnant des nos ancêtres théoriques, quelle place y a-t-il pour nos ancêtres réels ? Sommes-nous tous cousins ? Avons-nous vraiment Charlemagne – et d’autres- comme ancêtres communs ? Et cette réflexion finalement peut-elle nous amener à dire que nous sommes tous frères, avec les conséquences qui peuvent découler de cette affirmation ? Sans extrapoler à outrance mon propos, je pense pouvoir dire ici qu’histoire et généalogie aident à créer des liens : tout ce qui rapproche les humains leur permet de regarder ensemble dans le même sens d’une terre habitable pour tous ! Et il me semble que la recherche et la rencontre en génécologie produisent un effet inattendu, à l’inverse de ce qui se passe chez le notaire : plus on est de cousins, plus l’héritage est grand à partager. C’est celui de notre commune humanité, de la fraternité universelle, de la grande famille humaine…

Crédits photographiques

  • Statue de Charlemagne par Hühnerauge (CC:BY)
  • Vitrail de la gare de Metz par LaurPhil (CC:BY)